Anatomie d’un suicide

 

Au Théâtre des Amandiers, Christophe Rauck met en scène une pièce d’Alice Birch, saisissant kaléidoscope

C’est tout d’abord Carol qui apparaît sur scène, à la sortie de l’hôpital en 1969, poignets bandés après un suicide raté. C’est ensuite Anna, en 1992, junkie en « descente », elle aussi devant la porte de l’hôpital, venue demander de l’aide à un ami médecin. Des années plus tard, c’est Bonnie qui est devant l’hôpital, où elle travaille au service des urgences. Ces trois femmes, saisies à trois époques différentes, sont reliées par les liens du sang. Le texte d’Alice Birch (traduit par Séverine Magois) les expose en parallèle, à certains moments de leur vie, dans une mise à plat édifiante. Comment se passe la transmission ? Où se situe l’hérédité ? Et comment échapper à la répétition ? Car le mal de vivre est là, de mère en fille, et la souffrance existentielle. Une fois intégrée cette simultanéité de la temporalité, le texte déroule sa partition polyphonique avec ces moments fugitifs où les trois femmes, à travers les années, partagent à l’occasion une réplique, comme « Je suis désolée », en un troublant écho.

Une écriture labyrinthique

La construction de l’écriture, dont on entrevoit une représentation lors d’une projection sur le plateau, relève de l’architecture, avec ses trois colonnes de textes parallèles, qui s’interfèrent à l’occasion. Sur la scène, les trois espaces fonctionnent séparément ou interagissent, et traversent le temps. Avec la collaboration artistique de la dramaturge Marianne Ségol, Christophe Rauck réussit à contourner les écueils de la représentation et l’on passe instantanément d’une époque à l’autre, d’un lieu à l’autre. Le texte ne s’aventure pas davantage dans le registre de la psyché féminine ou encore dans l’analyse des relations mère-fille ou de la maternité, tel n’est pas son propos. Plus troublant, il laisse sourdre les indicibles malaises et complexités de la condition féminine au travers des années. Ce délicat et périlleux exercice de simultanéité est rigoureusement interprété par Audrey Bonnet, Noémie Gantier et Servane Ducorps, les trois femmes, actrices remarquables, et Eric Challier, David Clavel, David Houri, Sarah Karbasnikoff, Lilea Le Borgne, Mounir Margoum et Julie Pilot.

Anatomie d’un suicide     * * *

Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo-Picasso, 92022 Nanterre. Tél. 01 46 14 70 00. www.nanterre-amandiers.com Jusqu’au 19 avril. TNP Villeurbanne, 15-23 mai. Tournée Printemps 2026 : La Comédie de Reims, La Comédie de Saint-Etienne, TNB Rennes, l’Onde, Vélizy-Villacoublay. 

(photo Géraldine Aresteanu)