Mémoire de fille

Cécile Backès transpose à la scène le roman d’Annie Ernaux. Créé à la Comédie de Béthune le 13 novembre, le spectacle sera en tournée.

L’été 58, la jeune Anne Duchesne part s’occuper d’enfants en colonie de vacances. Elle va avoir dix-huit ans. C’est l’été où elle va découvrir le plaisir sexuel. Des années après, devenue Annie Ernaux, la romancière se penche sur celle qu’elle a été : « je regarde donc la fille qui a été moi ». Ce sera Mémoire de fille. Devant une photo d’identité de cette époque, elle s’interroge : « Est-ce qu’elle est moi cette fille ? Suis-je elle ? » Elle part à sa recherche, la découvre dans une correspondance à une amie, dans un agenda où elle consigne des bribes de poèmes, des phrases d’écrivains. «Je la vois », écrit-elle, puis : « je déconstruis la fille que j’ai été ». Dans la colonie, il y a les autres moniteurs, des garçons, et les soirées où l’on se retrouve à boire et à danser. La rencontre avec H est d’abord celle avec un corps, la révélation d’un désir où n’intervient pas de sentiment amoureux, d’elle-même, qui ne sera plus la même. L’écrivain ne peut s’arrêter là, « tant que je n’aurai pas dépassé les deux années qui suivent la colonie ».

Fragments de mémoire

Après L’autre fille, Cécile Backès met en scène Mémoire de fille (adapté avec Margaux Eskenazi) fidèlement, en toute sobriété et avec une belle acuité, en parallèle avec la démarche de la romancière qui dissocie les deux femmes. Impudique, cru, le texte est la confrontation de la femme qui écrit le livre (publié en 2016) avec « la fille de 58 ». On suit, comme des images d’un roman-photo, la découverte de son corps par la jeune fille, du désir charnel, d’elle-même, et la traversée des années. Passionnante résurgence de la mémoire finement restituée sur scène dans une remarquable utilisation de l’espace, la scénographie de Raymond Sarti donnant une profondeur au temps, sorte de boite à soufflets d’où émergent les images du passé. Disséminés sur scène et dans les gradins, des abat-jours diffusent une lumière douce, comme est douce l’approche du texte. Judith Henry le dit, d’une voix claire qui colle à l’écriture d’Ernaux. Elle regarde la fille de 58, interprétée par Pauline Belle, et tous les personnages de cet été-là joués comme un « je » collectif par Jules Churin, Simon Pineau, Adeline Vesse, impeccablement justes. Le travail d’adaptation, la réussite scénique sont d’une pertinence remarquable.

Mémoire de fille                            * * *

Théâtre de Sartrouville, Place Jacques Brel, 78 500 Sartrouville. Tél. 01 30 86 77 79. Les 4 et 5 décembre. Tournée à venir.

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