Doreen 

Après deux ans de tournée, le spectacle de David Geselson autour de Lettre à D. Histoire d’un amour de André Gorz revient au Théâtre de la Bastille

Comme si on était chez eux… En pénétrant dans la salle du haut du Théâtre de la Bastille, là où David Geselson avait créé en 2015 En route-Kaddish, le public se trouve invité à partager un moment de vie. On est dans un salon, celui de la maison de Vosnon habitée par André Gorz et sa femme Doreen. Elle est là, qui propose de prendre un verre et grignoter un biscuit, lui est là aussi, chez lui, c’est-à-dire dans la salle, parmi les spectateurs. Chacun de son coté se présente, raconte son histoire, leur rencontre, leur amour et leur vie à deux. Il met un disque vinyle sur une platine, le lieu est chaleureux, l’atmosphère intime et secrète, douce et feutrée. Dans une heure, ils mettront fin à leur histoire. Parce qu’aucun des deux ne veut survivre à l’autre, parce que Doreen souffre depuis des années d’un mal incurable, ils se suicideront. Rien de tragique pour autant dans le spectacle écrit par Geselson, entre réel et fiction.

Une proximité troublante

Intellectuel, journaliste au Nouvel Observateur (sous le nom de Michel Bosquet), écrivain, penseur ami de Sartre, André Gorz écrit en 2006 Lettre à D (1), le récit éblouissant de son amour pour sa femme Doreen, rencontrée en Suisse en 1947 : « Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. » A partir de ce texte et d’un autre livre de Gorz, Le traître, David Geselson a imaginé les échanges du couple, intimes et intellectuels, où se dessine en filigrane la France des années 60-90 (les engagements, le souci de l’écologie, Jean-Luc Godard…). Il est cet intellectuel égocentrique et aimant. Laure Mathis prête à Doreen une élégance et une sensibilité vive teintée de mélancolie. Ils font pénétrer les mystères du couple, laissent voir la force du lien. Ils jouent de la proximité jusqu’à susciter un trouble prenant et très doux.

(1) Lettre à D. – Histoire d’un amour, récit d’André Gorz. Editions Galilée.

(publié sur lejdd.fr le 16 mars 2017)

Doreen                            * * *

Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, Paris 11e. Tél. 01 43 57 42 14. www.theatre-bastille.com Du 7 au 30 janvier.

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