Avant la retraite

Alain Françon met en scène la pièce de Thomas Bernhard jouée par un trio de comédiens impressionnants

Les grands noms réunis à l’affiche étaient porteurs de toutes les promesses : Alain Françon à la mise en scène, avec les comédiens Catherine Hiegel, Noémie Lvovsky, André Marcon dans une pièce de l’Autrichien Thomas Bernhard Avant la retraite (créée en 1979). Le résultat est l’un des spectacles les plus forts de cette rentrée. Cette « comédie de l’âme allemande », comme la qualifie son auteur, est une plongée dans l’abjection et la haine teintée d’un humour ravageur. Une peinture d’une férocité cinglante servie par une écriture limpide aux tonalités musicales. Ce pourrait être des scènes de la vie ordinaire chez les Höller. Rudolf, ancien officier nazi, président du tribunal d’une ville en RFA à la veille de prendre sa retraite, s’apprête à fêter, comme chaque année, l’anniversaire de Himmler, avec ses deux sœurs, Vera et Clara. Tout se passe en vase clos, dans le vaste salon étouffant de la demeure familiale (décor crépusculaire de Jacques Gabel). Vera repasse amoureusement le pantalon du costume de Rudolf, sous le regard de Clara, clouée sur une chaise roulante à la suite des bombardements alliés, occupée à la lecture des journaux « de gauche ». « Tu as exactement les rêves qui correspondent à ton état », lui balance sa sœur, entre autres méchantes attaques. En bonne place au-dessus de la cheminée, trône le portrait de Himmler.

Une interprétation mémorable

Ce portrait de monstres ordinaires, cette ignominie tranquille, à donner la nausée, sont délivrés par l’auteur viennois suivant une partition entamée moderato qui va crescendo, jusqu’au troisième acte, le dîner d’anniversaire. Rudolf, revêtu de son costume d’officier nazi, Vera en robe du soir feuillètent l’album de photos souvenirs des camps d’extermination en écoutant Beethoven. «Nous sommes une conjuration », dit Rudolf tandis que le silence de Clara est de plus en plus lourd. La haine des autres est ordinaire chez ces monstres à visage humain, incestueux, nazis, en toute bonne conscience, sans questionnement sur eux-mêmes, « condamnés à l’abjection ». Le trio composé par Alain Françon, directeur d’acteurs exceptionnel, est impressionnant. Gestes et paroles des comédiens épousent les moindres nuances et rythmes de la partition. La solidité du jeu, impérial, naturel et fluide de Hiegel, la présence compacte et lumineuse de Noémie Lvovsky qui, pour sa première apparition sur scène, ne la quitte pas un instant, la puissance de Marcon, entre bourreau et clown, fascinent et subjuguent, emportent dans un espace-temps théâtral unique. Un très grand moment.

Avant la retraite                            * * * *

Théâtre de la Porte Saint-Martin, 18 bd Saint-Martin, Paris 10e. Tél. 01 42 08 00 32. www.portestmartin.com

(Photo Jean-Louis Fernandez)

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