Au Lucernaire, une partie d’échecs entre deux philosophes : Rousseau vs Diderot
Dans la salle d’une taverne proche du Palais-Royal, un homme est seul devant un échiquier : Jean-Jacques Rousseau. L’endroit est désert, fermé pour cause d’inventaire. Entre alors (par hasard ?) une ancienne connaissance : Denis Diderot. La rupture entre les deux philosophes remonte à 1757. Le feu chauffe dans la cheminée, il y fait bon se réchauffer les mains. Les deux hommes ne se sont plus vus depuis une quinzaine d’années, les retrouvailles sont plutôt froides. Après un échange de banalités (où l’on apprend le nombre de cheminées du château de Versailles), les anciens amis entrent dans le vif du sujet, se rappellent leurs divergences profondes et le fondement de la querelle qui les oppose. Comment régler cela ? Par une provocation en duel… aux échecs. D’un côté, Les Confessions, de l’autre, L’Encyclopédie. Entre les deux visions de l’existence, le match pourrait se jouer à parts égales entre esprits éclairés, mais le règlement de comptes plane.
Confrontation de pensées
La partie d’échecs s’engage, le duel d’idées également, rythmé par la valse des pions, parfois rusée, ou truquée. Les réflexions, les oppositions et les certitudes fusent dans un débat à fleurets plus ou moins mouchetés. La discussion est tantôt vive, agitée, tantôt plus modérée, Rousseau finissant par reconnaître qu’en pensant par lui-même, sa pensée a fini par s’étioler à force de s’isoler. Très animé, l’affrontement des idées entre le solitaire misanthrope, tendance paranoïaque, et l’auteur sociable et aimable est riche en enseignements, les controverses pouvant même sauter les années et jouer avec la temporalité. Car la mise en scène, vive et alerte, de Grégori Baquet joue avec l’autodérision et l’illusion propre au théâtre (Diderot n’a-t-il pas écrit Le paradoxe du comédien ?) et enlève par là même de la profondeur au propos. On peut le regretter, mais les interprètes Franck Mercadal (auteur du texte) et Grégori Baquet endossent brillamment les costumes, austère pour l’un, plus raffiné pour l’autre, de ces deux figures majeures du siècle des Lumières et insufflent une énergie vivifiante au texte et à la partie.
La raison du plus fou * *
Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, Paris 6e. Tél. 01 45 44 57 34. www.lucernaire.fr Jusqu’au 15 novembre.
(photo B. Zugaj)