Forcenés

Au Théâtre de la Concorde, un acteur-cycliste dans une ode aux forçats de la route

Sur l’écran, ce sont d’abord des images de pignons, de rouages mystérieux ou d’une chaine de vélo dans une collection de bruits, cliquetis de dérailleur et crissements sur gravillons, plongeant au cœur d’un monde ésotérique : le cyclisme, qui ne serait « pas un sport, mais un genre ». Le vélo, ici, est fixe, sorte de home trainer, relié à un petit écran affichant une série de chiffres mystérieux, dont le rythme cardiaque de celui qui pédale. En combinaison de grimpeur, le comédien et cycliste Léo Gardy est prêt pour atteindre des sommets. Visage mince, silhouette fine, allure de grimpeur, cheveux plaqués, son image se fond dans celles des héros d’un autre temps défilant derrière lui, tout d’abord dans un profond noir et blanc rappelant les photos des anciennes revues de sports puis glissant vers celles, colorées, des années plus récentes. La cadence du pédalier imprime le rythme des images et de l’environnement sonore, la sensation est physique avant tout. Le texte de Philippe Bordas, lui, magnifie ces aventuriers de l’extrême, les figures légendaires d’un cyclisme pur élevé au rang d’un art solitaire, aujourd’hui disparu. Anquetil, bien sûr, plane, mais il y a aussi Vieto, Bartali, Coppi, Robic, ce « reliquat de littérature médiévale ».

Toujours le dépassement de soi

Dans la lignée de la fine plume Pierre Chany, grand reporter à L’Equipe, Philippe Bordas signe des portraits littéraires de ces forçats de la route, comme les nommait Antoine Blondin, en ascension vers le Galibier, dans la descente du Ventoux, ou dans l’enfer du Nord et ses pavés. Il y a celui qui va « plus loin dans cette douleur qu’est le cyclisme », celui qui pédale « en alexandrins », les « grimpeurs qui ne souriaient jamais », l’exploit de Anquetil, encore lui, qui va au bout de l’effort et de l’épuisement, enchainant un Dauphiné Libéré et un Bordeaux-Paris, « une Iliade suivie d’une Odyssée ». Les coups de pédale appuient la liberté du geste et de l’homme, comme ils scandent le rythme haletant du texte de Philippe Bordas et sa fine qualité littéraire, la douleur singulière du cyclisme s’y trouvant ici sublimée. Pour signifier la nuit, la douleur, l’effort, le doute, et encore le panache, la mise en scène de Jacques Vincey conjugue différents éléments parfaitement maîtrisés : la scénographie et les lumières de Caty Olive, la musique de Alexandre Meyer et les photos et vidéos de Othello Vilgard. Ajoutés à la performance de Léo Gardy, l’ensemble, parfaitement construit, compose une partition unique, aux résonances funèbres, à la gloire de ces hommes porteurs de rêve.

Forcenés       * * *

Théâtre de la Concorde, 1 avenue Gabriel, Paris 8e. Tél. 01 71 27 97 17. www.theatredelaconcorde.paris Jusqu’au 28 février.

 (photo Othello Vilgard)