The way she dies

Le metteur en scène portugais Tiago Rodrigues livre un spectacle subtil et entêtant sur le pouvoir de la littérature

Pour ce dernier spectacle présenté au Théâtre de la Bastille, Tiago Rodrigues retrouve le collectif flamand tg Stan avec lequel il a collaboré à ses débuts. Après Emma Bovary, un autre personnage précurseur du féminisme a inspiré son travail : Anna Karénine, point de départ également d’une réflexion sur la traduction et l’interprétation que chacun peut avoir d’une œuvre. « Ce livre n’est pas une chose. C’est quelqu’un. » Un poids de 490 grammes dont le metteur en scène dissèque la substance, la déconstruit en variations sur le couple, créant une fiction à côté du livre, mesurant son impact sur la vie des personnages. Deux couples sont sur le plateau, un belge, un portugais, se succèdent en scènes de rupture, dans des temps, des espaces différents : Jolente et Frank, à Anvers, Isabel et Pedro, à Lisbonne. Jolente de Keersmaeker porte une longue jupe rouge à volants, digne de l’héroïne tragique, dont elle se défait rapidement. Les situations, les paroles prononcées rencontrent les mots du roman. Le spectacle croise le semblant de réel des couples de théâtre et la fiction romanesque de Tolstoï. Comment le personnage, sa fin tragique, infuse les rapports de couple, les comédiens en jouent à l’infini.

Le pouvoir consolant de la littérature

Vertiges d’un emboitement où l’on ne sait plus qui est qui. Va et vient entre le livre et le plateau, entre personnages réels et de fiction, étrange et séduisant jeu d’allers et retours comme ces matriochkas s’insérant les unes dans les autres. « Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. » On est sous la dictature portugaise, toutes les traductions sont en français. Isabel Abreu apprend le français à travers le livre, elle bute sur les mots. A Anvers, l’homme du couple se sent trahi et cherche Anna Karénine pour comprendre sa compagne : «lire, relire, comprendre, ce livre est plus important que toi. » Rodrigues écrit sur-mesure pour ses comédiens en juxtaposant ces deux portes d’entrée, une écriture voulue sans trahison pour les tg stan. Plus encore que le texte, sa traduction importe, la question des langues s’imposant d’emblée : comment parler une langue commune ? Portugais, flamand et français se mêlent. Rodrigues fait siens les mots de Georges Steiner : « Nous sommes ce dont nous nous souvenons ». Il croit au pouvoir consolant de la littérature, à la transmission des mots, et nous y fait croire.

The way she dies                   * * *

Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, Paris 11e. Tél. 01 43 57 42 14. www.theatre-bastille.com Jusqu’au 6 octobre. Les 8 et 9 octobre Vooruit, Gand.

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