Rouge

Couronnée par six Tony Awards, la pièce de John Logan est à l’affiche du Théâtre Montparnasse avec Niels Arestrup dans le rôle de Rothko

On aura rarement vu le plateau du Théâtre Montparnasse ainsi dégagé, transportant la scène dans l’atelier d’un artiste qui a besoin d’espace pour peindre ses toiles grand format : Mark Rothko (1903-1970). Avec Jackson Pollock, qui vient de mourir, il est un des chefs de file de l’expressionnisme abstrait de New York. En cette fin des années 50, le maître du monochrome a reçu la commande de trente tableaux pour décorer un restaurant de luxe situé dans le Seagram building, nouvellement construit sur Park avenue par un architecte réputé, le Four Seasons restaurant. Pour l’assister dans ce travail gigantesque, il engage un jeune homme, Ken. La première rencontre est un peu rude entre l’artiste torturé au caractère ombrageux, en proie à des conflits intérieurs, et le jeune homme, d’abord intimidé puis qui va contester ses affirmations, jusqu’à lui reprocher son côté mercantile. Par la réussite de l’imposante scénographie de Jacques Gabel permettant de dérouler des toiles immenses, le spectateur pénètre dans l’atelier de l’artiste. L’écriture de John Logan est explicative, efficace, ne s’encombre ni de style ni de subtilité (1). Traduit par Jean-Marie Besset, le texte donne à entendre les heurts et les affrontements entre les deux personnages, puis l’évolution de leurs relations.

L’art et l’argent

Entre master class donnée par Rothko, considérations sur les différentes formes picturales, son admiration pour certains, le rejet des nouveaux venus (Andy Warhol, Roy Lichtenstein,…) et encore les rapports entre l’art et le commerce, la pièce soulève de nombreuses interrogations. Le peintre, pour qui «il y a une tragédie dans chaque coup de pinceau », voit ses contradictions mises à mal par son assistant. Davantage que les dégagements sur la philosophie ou la psychanalyse, les moments où Arestrup/Rothko parle de son désespoir, de sa quête d’un tableau idéal, ou encore de sa passion pour un détail d’une toile de Matisse sont parmi les plus forts, les plus vibrants. Le peintre fait corps avec son tableau, avec la matière même : « Peindre, c’est penser. » Pour lui, le tableau doit rencontrer le regard de l’autre. La mise en scène de Jérémie Lippmann arbitre ce duel tendu et passionnant. Ce peintre habité par son art, en quête permanente, est porté par Niels Arestrup qui entend « donner vie à sa pensée, ses obsessions, ses mots. » Intense, impressionnant, il y réussit pleinement. Il a face à lui un partenaire à la hauteur : Alexis Moncorgé, juste et vaillant contradicteur. Une belle leçon.

(1) Texte publié à l’Avant-Scène théâtre, n° 1471.

Rouge                            * *

Théâtre Montparnasse, 31 rue de la Gaité, Paris 14e. Tél. 01 43 22 77 74. www.theatremontparnasse.com

(Photo J. Stey)

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