Partage de midi

Au Théâtre National de Strasbourg, Eric Vigner crée le deuxième volet de sa trilogie consacrée à l’amour.

« C’est une pièce essentielle pour moi, c’est celle qui m’a guidé vers le théâtre.» Eric Vigner, après avoir créé Tristan, d’après la légende de Tristan et Iseult, inscrit la pièce de Claudel dans son triptyque consacré à l’amour, le troisième volet à venir étant Le vice-consul de Marguerite Duras. Partage de midi en est le point d’acmé, l’amour fulgurant, celui de Paul Claudel pour une femme rencontrée sur le bateau qui l’emmène vers la Chine, où il a été nommé consul. Pour apprécier la possession qui s’empare de lui alors, il faut se rappeler que le jeune homme avait auparavant voulu consacrer sa vie à Dieu, qui n’avait pas voulu de lui. Comme par un transfert de foi, le voici qui se jette tout entier dans un amour absolu pour une femme. La représentation débute, plongée dans une atmosphère nocturne, orientaliste : petites bougies que l’on allume, lettres que l’on brûle… Serait-on déjà dans « le partage de minuit » de la fin ? Mesa s’adresse à Ysé, qui ne lui répond pas depuis un an : « Tu ne m’aimes plus, Ysé ? » C’est par cette scène de l’acte III, constat de la fin d’un amour brûlant, que Vigner introduit la pièce, la plaçant instantanément dans son axe, celui de la passion fondatrice.

Une mise en scène inspirée

Pour Claudel, Partage de midi est la pièce la plus intime, écrite en 1905 après son retour en France puis mise dans un tiroir pendant quarante ans et ressortie pour Jean-Louis Barrault en 1948. Eric Vigner a fait le choix de revenir à la première version, celle de 1906, « plus proche de l’expérience initiale, plus brute. » C’est un théâtre de chair et de parole, de corps et d’âme. Et le metteur en scène, en même temps qu’il traque à la suite de Claudel, l’insondable mystère de la femme et sa force, plonge au cœur de l’incandescence de la langue. Comme dans ce deuxième acte où un rideau de bambous traversé de jeux de lumières laisse apercevoir trois couronnes mortuaires, la scénographie compose un écrin mortifère, presque étouffant, à la passion et exalte la poésie de la langue. Dans ce quatuor de voix, deux prédominent, celles d’Ysé, la « guerrière », incarnée avec une certaine rudesse, une gestuelle élaborée et gracieuse, par Jutta Johanna Weiss, étonnante, et de Mesa, dont Stanislas Nordey délivre la parole brûlante comme si elle était sienne, notamment dans l’impressionnante scène de la chapelle ardente.

Partage de midi                   * *

TNS, 1 avenue de la Marseillaise, 67 000 Strasbourg, tél. 03 88 24 88 00. www.tns.fr Jusqu’au 19 octobre. Comédie de Reims, du 13 au 15 novembre, TNB à Rennes du 12 au 19 décembre, Théâtre de la Ville, Paris, du 29 janvier au 16 février 2019.

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