L’animal imaginaire

Au Théâtre de la Colline, Valère Novarina offre un voyage poétique au cœur du langage et de l’humain

« Public, prends courage : la suite est nombreuse !», prévient Valère Novarina. Nul besoin de courage cependant à l’abordage de la dernière création de l’auteur prolixe. Il s’agit simplement de s’abandonner au voyage, à la découverte, se laisser porter par sa langue drue, chantante, drôlement inventive. En fond de plateau, deux grands tableaux (de Novarina) assemblés en forme de mât se détachent sur un grand carré blanc posé au sol, l’espace de jeu. En prologue, une comédienne assise à une table énonce : « J’écris ce que je ne pense pas encore. » Et Novarina pense comme il écrit, hardiment, abondamment, comme s’il avait avalé « l’hormone du langage ». Supposant que «l’homme n’était pas la bonne solution pour sortir de l’animal », il fait se succéder, se mélanger différents peuples, se côtoyer Raymond de la matière, le Rongeur, ablatif, l’Avaleur jamais plus, Jean qui corde, le Commissaire perpendiculaire, et bien d’autres encore, la liste n’est pas exhaustive et pourrait s’allonger, l’auteur n’est pas à court d’imagination. Avec eux, il explore l’espace et pose de multiples questions existentielles.

Un langage charnel

Valère Novarina écrit comme il peint, par jaillissements de la pensée, du geste. Il prend l’écriture, comme la peinture, à bras le corps et travaille les variations comme des gammes. C’est ainsi que l’on retrouve dans L’animal imaginaire des échos de certains de ses écrits antérieurs comme Le Vivier des noms, ou encore La lutte des morts. Car l’auteur insatiable cultive, comme dans un jardin, mais dans une cave, un « vivier de noms » soigneusement comptabilisés. Sous sa plume, le langage devient chair, porté par des comédiens éprouvés qui relèvent le défi haut la main d’énoncer des successions d’aphorismes : « Il y a un r en trop dans le mot mort », « Le premier instant dure toujours », « Mangeons quand même du temps»,… Novarina parle du temps, du temps maitrisé, du temps de la scène, avec un art poétique de la conjugaison. Chacun de ses personnages a son moment privilégié, comme Manuel Lelièvre privilégiant la lettre u dans un délirant et éblouissant monologue, mais chacun a son temps fort : Edouard Baptiste, Julie Kpéré, Dominique Parent, Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, René Turquois, Valès Bedfod et Valérie Vinci, reliés par l’accordéon de Christian Paccoud ou le violon de Mathias Lévy comme les maillons d’un hommage au verbe. Avec les spectateurs, l’auteur poursuit un rêve du théâtre. Des mots, et encore des mots, et aussi des paroles enchantées, Novarina est un poète de la scène.

L’animal imaginaire                               * * *

Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris 20e. Tél. 01 44 62 52 52. www.colline.fr Jusqu’au 13 octobre. Au TNP Villeurbanne, du 12 au 21 décembre.

(Photo Pascal Victor)

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