La Locandiera

Elle est arrivée avec un certain retard, les premières représentations ayant dû être annulées au printemps dernier pour cause de grève des techniciens, mais la voici, cette Locandiera mise en scène par Alain Françon avec les comédiens-français. Comme pour La trilogie de la villégiature, en 2012, Alain Françon avait demandé une nouvelle traduction à Myriam Tanant. Pour cette spécialiste de Goldoni, disparue en février dernier, La Locandiera aura été la dernière traduction d’un auteur qu’elle admirait, et aimait. On entend ce texte clair, incisif, comme ravivé, notamment dans la partition du rôle-titre. On est à Venise, en 1752, dans une pension tenue par Mirandolina, que l’on peut voir comme une femme en avance sur son époque. Mais ce n’est pas par idéologie que Mirandolina est indépendante, c’est pour pouvoir continuer à mener, et « faire tourner » son affaire comme elle l’entend, une auberge héritée de son père, décédé quelques mois plus tôt. Maître dans l’art de peindre une petite société oisive égocentrique et d’en croquer les personnages avec humour et férocité, Goldoni fait de l’auberge un théâtre où chacun joue la comédie, aux autres et à lui-même : le marquis de Forlipopoli, ruiné, avare, profiteur, le comte d’Albafiorita, riche parvenu. Tous deux tournent autour de Mirandolina, promise par son père au valet Fabrizio, lequel attend son heure. Quand arrive le chevalier de Ripafratta, misogyne convaincu (« ils sont fous à lier ceux qui tombent amoureux des femmes »), elle entend lui donner une leçon.

Une mélancolie sourde

Non contente d’être arrivée à ses fins avec le chevalier, Mirandolina veut rendre publique sa victoire, pour « humilier les hommes et honorer notre sexe ». En cela, elle fait figure d’avant-gardiste. Le ton est à la comédie chère à Goldoni, mais une mélancolie sourde flotte en arrière-fond que même l’apparition des deux comédiennes jouant aux duchesses ne parvient à effacer. Harmonie et douceur froide imprègnent le plateau, teintées d’une tristesse diffuse. Les magnifiques costumes de Renato Bianchi aux velours éclatants se détachent sur la scénographie en bois clair de Jacques Gabel. Une certaine froideur, voire sécheresse, se dégage du jeu et de la mise en scène, Françon n’occultant pas l’amertume de la comédie quand les jeux sont faits d’avance, et que les destins ne peuvent changer. Florence Viala, dans son interprétation sans affect ni coquetterie, est une Mirandolina affûtée et pertinente. Comme Stéphane Varupenne est un Chevalier aigu. Chacun habitant son personnage, Laurent Stocker, Michel Vuillermoz, Hervé Pierre, Noam Morgensztern, Françoise Gillard, Coraly Zahonero sont excellents.

La Locandiera                  * * *

Salle Richelieu, Comédie Française, Place Colette, Paris 1er. Tél. 01 44 58 15 15. www.comedie-francaise.fr En alternance, jusqu’au 10 février 2019.

 

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