La fin de l’homme rouge

En signant une très belle adaptation du roman de Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature 2015, Stéphanie Loïk fait entendre les voix de la Russie.

C’est à partir de témoignages d’hommes et de femmes de tous âges et de toutes conditions que Svetlana Alexievitch a écrit La fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement (paru en 2013) dans une tentative de cerner « l’Homo sovieticus ». De l’idéal communiste aux mirages du capitalisme, du stalinisme à la perestroïka, elle trace un portrait pointilliste d’une civilisation (« nous sommes des militaires »), cerne le caractère russe, son âme singulière, le désarroi de la jeunesse : d’une enfance communiste à une vie capitaliste, comment s’y reconnaître ? L’écrivain, couronnée par le prix Nobel de littérature en 2015, dit regarder son pays « comme une littéraire et non pas en historienne ». Sur scène, Vera Ermakova, comédienne russe vivant en France, reprend ses mots, dans l’adaptation du roman par Stéphanie Loïk qui a redécoupé cette parole plurielle, délivrée sur scène comme par un seul corps composé de six interprètes passeurs d’histoire.

Une chorégraphie précise

Après un rappel des dates qui ont marqué les dernières décennies de l’histoire russe, des voix se font entendre, des tranches de vie, dont celle d’Igor. En toile de fond, les interrogations sur le pouvoir, la contestation, avec la figure de Vyssotski, son enterrement, l’espoir de la démocratie (« je ne crois pas à la démocratie chez nous, on est un pays oriental, féodal»), les mirages du capitalisme,… Un brouillard enveloppe la scène duquel émergent les visages des comédiens et comédiennes, tous vêtus de noir, formant un chœur polyphonique et exécutant une chorégraphie lente, précise. Un et plusieurs à la fois, ils dessinent la complexité du peuple russe. La mise en scène de Stéphanie Loïk, la gestuelle parfaitement réglée du jeu, la musicalité des voix, l’interprétation, rigoureuse et profondément sensible, dont celle, a cappella, de chants russes (celle, finale, de l’Internationale est nimbée d’émotion) composent un spectacle en forme de requiem, mais… «il y a une odeur de poudre dans l’air ».

(lejdd.fr 23 novembre 2015)

La fin de l’homme rouge ou Le temps du désenchantement      * * 

Théâtre de l‘Atalante, 10 place Charles Dullin, Paris 18e. Tél. 01 46 06 11 90. www.theatre-latalante.com Du 6 janvier au 3 février.

 

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