Fanny et Alexandre

En adaptant l’œuvre de Bergman, Julie Deliquet signe une ode enchantée au théâtre et aux comédiens.

Devant le rideau de scène, Denis Podalydès s’adresse aux spectateurs : « Cher public », et le voici, ce public, pris dans les sortilèges du théâtre. Est-ce Oscar Ekdahl, directeur de théâtre, qui parle ? Ou bien le sociétaire de la Comédie Française ? Puis on distingue derrière un tulle couleur sépia les membres de la troupe, personnages de la pièce. C’est Noël, la représentation est terminée, place aux réjouissances et au repas de fête. Dans un bric-à-brac d’éléments de décors, les comédiens ont gardé leurs costumes, la famille, les invités arrivent, les servantes s’activent. Helena, la mère d’Oscar est là, ses frères, Gustav, qui fait la cuisine, et Carl, professeur… Dernier film de cinéma d’Ingmar Bergman, en grande partie autobiographique, Fanny et Alexandre est aussi un roman et une série télévisée, tous matériaux utilisés par Julie Deliquet pour cette adaptation dans laquelle la maison est le théâtre, et les enfants sont des adolescents (Rebecca Marder et Jean Chevalier, nouveau venu dans la grande maison et très convaincant).

Le théâtre et la vie

Changement d’ambiance au deuxième acte quand Emilie, la mère des enfants, devenue veuve, quitte le théâtre, se remarie avec l’évêque Vergerus et va s’installer dans sa maison. Le monde enchanté du théâtre bascule dans une réalité brutale. La fluidité joyeuse des scènes animées du début cède la place aux plans resserrés des moments sombres du deuxième acte, dans la demeure de l’évêque. Tout est glissement du théâtre vers la vie, et de la vie vers le théâtre dans la vision de Julie Deliquet, dans une superposition imperceptible des temps de la vie et de la représentation. Sa mise en scène très fouillée fourmille de détails mais ce qui touche avant tout, c’est le théâtre sans fin, la liberté de jeu des comédiens, leur empathie avec les personnages, la présence des fantômes (le spectre de Hamlet pour Podalydès, Nora avec le monologue de La maison de poupée pour Dominique Blanc)

Lanterne magique

Le théâtre, sans lequel Bergman ne pouvait exister, est omniprésent, que ce soit dans cette séquence de théâtre d’ombres joué derrière un drap par les enfants, clin d’œil à la lanterne magique chère au cinéaste, ou dans le recours aux effets magiques pour transformer un décor (coréalisé avec Eric Ruf), basculant ainsi d’un lieu à l’autre. Chaque membre de la troupe est à son meilleur : Elsa Lepoivre, magnifique de sensibilité frémissante dans le rôle d’Emilie, Thierry Hancisse, saisissant d’ambigüité, de folie souterraine, de déchirements douloureux, Hervé Pierre, truculent, Laurent Stocker, profond, Cécile Brune, Anne Kessler, Véronique Vella, Florence Viala, Julie Sicard, Gilles David, Anna Cervinka, Noam Morgensztern… Un enchantement de chaque instant, dans les scènes de joie ou d’effroi et une ode aux comédiens, au théâtre de la vie.

Fanny et Alexandre                   * * * *

Comédie Française, Place Colette, Paris 1er. Tél. 01 44 58 15 15. www.comedie-francaise.fr En alternance jusqu’au 16 juin.

 

 

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